Des nus de femmes au féminin, enfin

Pour son ouverture, la galerie Insolentia accueille le travail photographique de Marie Clauzade, qui rend aux regards féminins l’exposition du nu féminin. Exceptionnellement, ce vendredi 24 janvier à 19h30, les comédiennes Marion Coutarel, Claire Engel, Aurélie Turlet et Mama Prassinos (qui ont pris part au projet de Marie Clauzade) viendront faire des lectures dans le contexte de l’exposition.

En 1989, les Guerillas Girls placardent des affiches dans les rues de New-York. On y lit que dans la section art moderne du Metropolitan Museum, moins de 5 % des artistes exposés sont des femmes, mais que 85 % des tableaux de nus sont féminins. Il faudrait poursuivre, en évaluant le pourcentage de nus féminins dont les auteurs sont des hommes : 90 % ? 95 % ? 98 % ? Face à de telles données, on peut avoir une réaction d’abord paritariste ; désirer rééquilibrer cette situation en termes de proportions.

Corps féminins, regards masculins

Mais une autre question s’impose, toute aussi considérable : puisque la représentation du corps féminin est massivement dévolue à des artistes masculins, cette représentation ne peut qu’être toujours déjà colonisée par les implicites d’un désir dissymétrique. La présence du corps féminin, son traitement, sont aimantés sur un axe de sujétion sexuelle, sous régime de domination masculine, fût-elle idéalisée sous les atours euphémisant de l’érotisme.

L’exposition des travaux photographiques de Marie Clauzade à la galerie Insolentia à Montpellier, vient dynamiter cette situation. Son titre est aussi court que pugnace : Watch ! Soit une invitation à simplement regarder ; mais à le faire en s’affranchissant du régime de domination qu’on vient d’exposer brièvement ci-dessus. Regarder. Simplement regarder des torses féminins nus, ayant opéré une décolonisation du regard masculin.

Des images issues du festival Magdalena

Marie Clauzade redistribue radicalement les cartes de la représentation du nu féminin. Son travail est issu de l’édition 2019 du festival Magdalena, qui se focalise sur la création artistique par des femmes. Invitée dans la programmation. La photographe avait alors sollicité toutes les autres artistes de disciplines diverses, à exposer leurs torses nus devant son objectif. Ainsi tout se déplace. Premièrement : c’est une artiste femme qui est aux commandes de cette visibilisation. Deuxièmement : les termes de sa recherche sont consciemment partagés par les femmes pleinement sujets de son travail. Troisièmement : une part du traitement de la situation s’élabore sur un mode d’échange collaboratif, entre femmes artistes (elle-même et celles qu’elle photographie).

Torses nus et visages masqués

Voilà qui n’a plus rien à voir avec le schéma relationnel convenu entre un artiste masculin et son modèle. L’implicite érotique cesse de dominer les représentations qui en découlent. La plupart des corps photographiés se présentent visages masqués, non sans une certaine théâtralisation symbolique des accessoires utilisés à cet effet. Il en découle avant tout qu’on n’est pas confronté ici à des portraits. C’est troublant, puisque les sujets photographiés se présentent à taille naturelle, pleine face, et le regard de chacune croiserait très directement celui de son-sa spectateur.ice, s’il n’était pas masqué.

Place nette à de nouvelles interprétations

Ainsi le travail de Marie Clauzade cultive une adresse très franche au regard, suggérant un dialogue très affirmé, sur des motifs crûment éclairés, sous des traits et textures limpides (aucune déclinaison de plans ou d’arrière-plans, aucun effet de flou, de diffraction lumineuse, de détail suggéré). Qu’est-ce qui s’offre alors au regard de manière si nette ? Une série de torses féminins nus. C’est cela et rien d’autre qu’il s’agit de regarder. Place nette à de nouvelles interprétations, place nette à une refondation du regard, libéré des suggestions d’ordre psychologique, et leur contamination poétique, qui s’imposeraient si les visages étaient visibles.

Or un torse féminin nu, c’est une poitrine féminine nue, ce sont des seins nus. Leur mise en série tend à les banaliser. Les implicites masculins en ont été évacués, et le travail de libre interprétation peut commencer. Un travail pour lequel l’artiste veut aborder « le corps comme enjeu de combats, champ de bataille, laboratoire, métaphore du langage ». Le corps comme construction symbolique culturellement produit. Le corps arène de confrontation politique.

Éminemment politique

De mini mises en scènes sont produites au niveau de la prise de vue, ou du traitement ultérieur de l’image : enduits, pigmentations, colorations, dessins sur la peau, jeux de plis, ou de postures un peu marquées. Chaque torse devient un théâtre de la création de soi, affirmé au tamis d’une subjectivité créatrice. Les stéréotypes du topless sont évacués. Les seins montrés sont les marqueurs inventifs d’une personnalité corporelle, et du regard de l’artiste qui s’est posé sur eux. Ces seins sont valorisés, subjectivés, dans ce nouveau schéma transactionnel.

Voilà qui est éminemment politique, même si aucun des clichés ne réfère à un répertoire de l’affichage militant explicite. C’est la manière de montrer qui se charge de saper le dispositif de regard habituellement dominant. A ce stade, nous devons avouer ne pas être tellement convaincu par un autre volet des intentions qu’annonce l’artiste, selon qui le fait même de montrer ces seins nus en public aurait valeur émancipatrice, critiquant un état d’invisibilisation des corps féminins.

Des clichés dans la rue vite arrachés

Il faut dire que dans le protocole pensé pour le Festival Magdalena, des affiches avaient tirées à partir des clichés de Marie Clauzade, puis collées dans la rue. Beaucoup furent vite arrachées ou maculées par des passants. Est-ce à dire que c’est l’exposition publique d’une nudité féminine qui faisait avant tout problème ? Sans doute en partie, notamment si on prend en compte le retour en force de certains interdits religieux. Mais enfin, la représentation du corps féminin sous régime désirant masculin paraît omniprésente, dans toute une imagerie populaire courante, musicale, ou publicitaire, particulièrement via Internet.

Plus que cette exposition même, il est à envisager que ce soit la manière d’exposer qui fasse problème, et l’intention qui la sous-tend. A cet égard, les photographies de Marie Clauzade, avec toute leur franchise affranchie, ont de quoi déranger, surprendre, bousculer un ordre établi de la représentation. Et c’est bien tant mieux !

L’exposition Watch ! se poursuit jusqu’au 31 janvier à la Galerie Insolentia, 18, rue Durand (près de la gare). Elle est ouverte les mardis, jeudis et samedis de 14h30 à 19h30 (ou bien sur rendez-vous au 06 70 15 93 41).

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