« Pour une fois, ce théâtre qui prétend vouloir s’adresser à tous le fait vraiment »

Auteur dramatique reconnu en France et à l’étranger, Yann Verburgh (Paris), directeur de la compagnie des Ogres, livre une réflexion décapante sur l’explosion des formes numériques actuelles pendant le confinement tout en portant un regard critique sur les réticences paradoxales de son milieu professionnel. A Montpellier, il a été reçu au festival Texte En Cours.

La campagne créative LOKKO est animée par Lionel Navarro.

 

Les injonctions cyniques ou péremptoires d’appel au silence [ndlr : le halte-là face à la bascule numérique du spectacle vivant, en début de confinement] du spectacle vivant, me laissent un arrière-goût de létalité. J’essaie en mon for intérieur de comprendre pourquoi. Sans doute parce qu’une injonction de plus, à l’heure où les interdictions de toutes sortes se multiplient, ne me donne pas envie de m’y plier. Sans doute parce que, cynique moi-même, je me méfie de ce genre d’adresse comme du Covid-19. Le cynisme a lui aussi sa dose de létalité : celle de l’inaction. Le cynisme se moque, dénonce, constate froidement, nous colle le nez face aux faits comme pour s’en dédouaner mais il tue dans l’œuf toutes possibilités d’engagement, de réel changement. Ainsi, on le sait mais on ne fait rien, on attend et on regarde du coin d’un œil moqueur et hautain le monde se déliter.

Leurs proclamations vertueuses  

Les dénonciations stériles exacerbent alors les paradoxes, ceux des artistes qui s’assoient en terrasse devant un verre de Coca-Cola pour débattre de la mondialisation, des programmateurs qui s’engouffrent dans des Uber à la sortie d’un spectacle de théâtre de banlieue sur les dérives du néo-libéralisme, des auteurs qui paient au noir leur femme de ménage immigrée pour dégager le temps qu’ils jugent nécessaire à réfléchir sur la précarité du monde du travail, des directeurs de lieux qui, après avoir vanté leur programmation engagée et s’être épanchés sur la solitude que leur imposent leurs fonctions, caressent d’une main pleine de sous-entendus celle du metteur en scène venu leur parler de son projet, de tous ceux qui s’échangent sous le manteau des cartons d’invitations aux bars et soirées sélectes des festivals pour s’y retrouver loin de la plèbe et se navrer de l’entre-soi du théâtre public, l’entre-soi où des metteurs en scène critiquent sans retenue leurs collègues après avoir passé la journée à rédiger des notes d’intention dans lesquelles la tolérance et l’ouverture à l’autre sont les mots-phares, l’entre-soi où des artistes ascètes se plaignent de l’auto-promotion de leurs collègues sur les réseaux sociaux alors qu’ils ont passé leur matinée, leur smartphone dernier cri accroché à l’oreille, à tenter de convaincre des producteurs en leur contant leurs derniers exploits, de tous ceux qui relaient, les mains sales, la dernière question brûlante du 7e art : « Doit-on séparer l’homme de l’artiste ?« …

À ces derniers, j’aurais tendance à répondre, « non », parce qu’en plus de nous éclairer sur son œuvre, la biographie d’un artiste (dès son extraction sociale) nous permet d’entendre d’où il nous parle. Mais j’ai appris aussi, avec les années passées dans ce milieu, qu’il valait mieux éviter de connaître intimement un artiste qu’on admire pour continuer d’apprécier son travail car, dans le monde du théâtre public comme ailleurs, les prêcheurs ne sont pas toujours les convertis.

L’accès à la culture à bien des jeunes

Et puis la crise arrive, les salles ferment, les dates sont annulées, beaucoup sans être payées ou reportées, et ce printemps en confinement voit fleurir les captations des spectacles du théâtre public sur les réseaux sociaux, les tentatives, les essais généreux, les propositions gracieuses de lectures à l’oreille avec les moyens du bord, et je me dis : « Joie ! ».

Joie, car pour une fois ce théâtre qui prétend vouloir s’adresser à tous le fait vraiment. Joie, parce que je me rappelle d’une époque pas si lointaine où, étudiant, je travaillais à la caisse d’un Mc Donald, puis à celle d’un Monoprix, puis à celle d’une boutique de déco ou d’un stand de foire-expo les weekends, ou encore comme hôte d’accueil, ou bien plongé dans un open space de France Télécom à faire du télé-marketing… une époque où je comptais mes sous, la pause-déjeuner venue, pour savoir si je me payais ce déjeuner ou si je gardais cet argent pour un livre, une place de théâtre ou de cinéma. Souvent le déjeuner passait à la trappe. Je me souviens d’une époque encore plus proche où je suis passé par la case RSA, comme beaucoup d’artistes en fin de droits, avant de pouvoir prétendre à un salaire médian en multipliant les projets. Des époques où voir un spectacle était un luxe pour moi.

Je n’ai pas grandi avec les réseaux sociaux mais je me dis que cette crise a le mérite de donner accès à la culture à bien des jeunes et moins jeunes qui n’en ont pas les moyens. Alors oui, ce n’est pas la même chose, oui, toutes les captations ne sont pas réussies, et même si ce n’est pas suffisant pour apaiser ces fractures d’accès à la culture, c’est déjà ça de pris. Et c’est mépriser encore une fois le public que de vouloir l’en priver.

Atterrir dans le théâtre de demain

Je me demande à quelle altitude planent les partisans du silence, s’ils auront le temps d’attendre que les réacteurs s’enclenchent à nouveau pour atterrir en douceur et sans dommage dans le théâtre de demain, si le salaire d’un conjoint ou d’une conjointe ou l’héritage qui leur a permis d’être propriétaire de leur lieu de vie ou encore la rente Airbnb de quelques investissement locatifs les encouragent dans leur prise de position. De ceux qui nous assènent que le théâtre n’est pas de la communication quand la leur est si bien léchée d’ordinaire à ceux qui se targuent de re-publications dans les nouveaux contenus de la presse culturelle, on nage toujours dans les mêmes paradoxes.

J’entends, malgré tout, leur appel au recueillement salutaire pour nous laisser le temps de penser le théâtre de demain. Mais l’un n’empêche pas l’autre, la réflexion n’empêche pas le partage. Ils s’alimentent l’un l’autre. Et si ces injonctions aiguisent ma misanthropie et mon malaise face à cette fracture sociale élitiste et auto-nourrie, toutes ces propositions généreuses, solidaires et non mercantiles, me redonnent foi en en ce métier. Parce qu’il est peut-être justement là le spectacle vivant de demain : plus généreux, plus solidaire, plus éthique, plus accessible, plus populaire, plus conscient de la nécessité d’une adresse plus large et moins élitiste, aidée des nouveaux moyens de communication et de diffusion dont nous disposons.

Reconnaissance envers les artistes confinés

Joie de voir ces propositions se multiplier, de découvrir les posts des internautes en confinement sur un spectacle qui les a bouleversés ou se réjouir de voir leur premier opéra. Joie et reconnaissance d’entendre des musiciens confinés se réunir et jouer ensemble malgré la distance, d’entendre des chanteurs lyriques dans leur salon nous offrir leur répertoire comme autant de cadeaux. Merci à eux.

Bien sûr, le théâtre n’a pas la même portée universelle que la musique. Si une troupe d’acteurs était sur le Titanic en train de sombrer, ils ne se seraient sans doute pas mis à jouer « Le Songe d’une nuit d’été », ils auraient tenté, dans la débâcle, de rejoindre les trop rares canots de sauvetage. Le monde de la musique est peut-être aussi moins avare de son art, moins coquet. Il lui est plus aisé aussi de nous offrir ces moments de consolation puisqu’il est moins dépendant de l’arsenal technique et esthétique qui enferme parfois le théâtre. Joie et reconnaissance, quoi qu’il en soit, d’avoir accès à des captations de spectacles alors que je me sens incapable d’ouvrir Netflix et que je ne fais que passer mes nuits d’insomnie à regarder des reportages animaliers.

Faire son deuil d’un spectacle « vivant »

Alors, même si j’ai refusé à contrecœur des projets participatifs qui m’ont été proposés lors de ce confinement parce que je ne me sentais pas capable de les mener à bien, même si j’ai filtré les demandes gênées de contenus de la part des théâtres avec lesquels je collabore et qui subissent la pression de leurs tutelles, même si je sais que livrer un spectacle aux réseaux sociaux, c’est un peu en faire son deuil, je sais aussi, d’expérience, que le deuil est salutaire pour envisager l’avenir plus sereinement, libéré du poids du passé, et je suis heureux d’avoir offert un de nos spectacles, avec ma compagnie. Heureux aussi, avec quelques artistes, de continuer à nous réunir, ne serait-ce qu’une ou deux heures par jour, pour continuer de faire, malgré la distance, ce qui nous anime, ce qui nous fait vivre, ce qui nous donne un sens et de découvrir ensemble ce que nous pouvons réinventer avec ce qui nous a été enlevé.

À l’aune des heures sombres qui nous attendent sans doute, je remercie du fond du cœur celles et ceux qui, dans la plus grande générosité, partagent ce qu’ils savent faire, ce qu’ils aiment, ce qui les fait vibrer, ce qui leur donne une raison d’être et je n’y vois pas des actes désespérés ou une dérive capitaliste (ce serait inverser à tort la filiation et annihiler le don de soi qu’ils contiennent). J’y vois beaucoup d’espoir. Et qui sait, d’ici 20 ans, nous lirons peut-être dans l’interview d’une metteuse en scène ou d’une chorégraphe : « J’ai eu envie de faire ce métier, à 16 ans, en découvrant telle ou telle œuvre, alors que j’étais confinée dans mon appartement avec toute ma famille. »

 

 

 

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Photo : Avril Dunoyer

 

 

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