« The Invitation » : petits meurtres entre amis….

Netflix diffuse « The Invitation », une invitation pour assister à une soirée entre copains mettant au jour les solitudes et les abysses. En 2015, Karyn Kusama réalise un film nerveux sur la douleur psychique du deuil d’un enfant, de la détestation de soi. Du psychologique et du saignant sur les jours heureux définitivement perdus.

 

 

Après avoir demandé : « A quand le retour des jours heureux ? », quelqu’un m’a dit : « Logan Marshall-Green, les cheveux longs et la barbe lui vont à ravir». Logan Marshall-Green ? Certains lèvent le doigt : « Qui ça ? – L’un des autres beaux gosses du cinéma qui en a sans doute marre d’entendre qu’il est le sosie de Tom Hardy ». Je n’ose imaginer combien sa ressemblance avec ce dernier doit parasiter sa carrière d’acteur. « Salut, Tom, je peux avoir un autographe et faire un selfie avec toi ? Ah, c’est pas toi… ça fait rien, on le fait quand même. Sinon t’es célèbre ? » Le monde est affreux. « Le brun Néerlandais Michiel Huisman vaut aussi le détour. – Qui ça ? – Il joua le rôle de Daario Naharis, un des amants de Daenerys Targaryen. – Game of Thrones ? – Ouais, Game of Thrones ».

L’étonnante réalisatrice Karyn Kusam

La réalisatrice, c’est Karyn Kusama (sur la photo avec Logan Marshall-Green). Je la connais parce que j’avais bien rigolé avec son « Jennifer’s Body » de 2009 et que j’avais dû jeter un œil sur la série tévé « The L World ». « Jennifer’s Body » ? Après avoir écouté le concert d’un groupe sataniste qui a cru qu’elle était vierge et a voulu la sacrifier à Satan, le personnage de la bombissante Megan Fox, Jennifer, se met à bouffer les garçons qui lui courent après. Le scénario est signé par une activiste, Diablo Cody, qui écrivit aussi celui de « Juno », un autre régal cinématographique avec des ados dedans.

Les gagneurs d’Hollywood Hills

Revenons-en à « The Invitation ». Voici ce à quoi pensèrent les scénaristes Phil Hay et Matt Manfredi : Will et sa nouvelle petite amie Kira ont reçu une invitation d’Eden et David, un couple, avec beau carton et tout. Au moment où commence le film, c’est du media res, Kira et Will sont en train de se rendre dans une propriété bâtie sur les Collines d’Hollywood, Hollywood Hills, quartier bien chic de la jet-set. Un coyote traverse la route. Bang !

Pour celles et ceux qui ne le savent pas : on oublie la diversité ethnique et financière, là-bas, il n’y en a guère. Penser à cette information quand vous regarderez la toute dernière image du film. Elle peut vous saisir et vous laisser avec pas mal de questions plutôt vertigineuses quant au mal-être dans ce bas-monde. Dans le monde des gagneurs, des premiers de cordées, à quand, aussi, le retour des jours heureux ? Le monde que nous sommes est-il tant embourbé dans ses douleurs psychologiques et émotionnelles qu’on en arrive à vouloir les ‘soigner’ par le baratin New Age des #fakemed ésotériques, comme on dit sur Twitter ? Est-ce que toutes les religions qui ont réussi ont commencé de la sorte –avec l’idée folle de l’espoir : dépasser la pesante et éprouvante condition humaine ?

La chambre du fils

Eden et Will habitaient ensemble dans la superbe baraque que la caméra de Karyn Kusama nous fera visiter : le père à jamais endeuillé demandera à faire un tour dans les pièces de la maison qu’il connaît tant, la chambre du fils, la chambre du couple. Eden avait voulu vendre la maison où son terrible chemin de croix débuta. Des flashbacks révéleront ce qui est arrivé au fils. Et c’est pas joli joli, perdre un enfant.

A Hollywood Hills, la diversité ethnique et des classes sociales se fera, tout à l’heure, autour de la table. Un bon repas, du bon vin à 800 dollars la bouteille, Eden, l’ex-femme de Will, a organisé un dîner auquel furent conviés leurs anciens amis perdus de vue, Tommy, Miguel, le petit ami de Tommy, Ben, Claire et Gina. Gina, d’origine asiatique, annoncera que son petit-ami coréen, Choi, est en retard. Avec ces retrouvailles, deux nouvelles figures : d’abord Sadie, une jeune femme qui, je crois, ne porte pas de soutien-gorge sous sa robe, elle aime tout le monde ; puis viendra le moins exubérant et plus massif Pruitt, seigneur quel prénom onomatopéen ! Pruitt, Pruitt, Pruitt. David et Eve rencontrèrent Sadie au Mexique. Pruitt, Pruitt, Pruitt, qui a la main lourde, partage, avec tout ce petit monde réjoui, leur nouvelle ‘spiritualité’ fourre-tout.

Des gens dangereux

Ces 4-là, Pruitt, Sadie, David, Eden ont trouvé la réponse à la question : « A quand le retour des jours heureux ? » Parmi les invités, seul Will a ses antennes qui s’agitent. Il est un homme profondément blessé et sa blessure le tient réveillé : il sait que le monde est dangereux, il sait que le danger peut venir de nulle part. Un homme méfiant. Drôle de vie que la suspicion permanente, ne trouvez-vous pas ? Pourquoi fermer la porte d’entrée à double tour, enlever la clef ? Et à qui parle discrètement, par téléphone ou devant la maison, David ? Eden a changé…

Grâce à leur communauté de gens abîmés dirigée par le Docteur Joseph, tous ont, dirent-ils, dépasser la colère, la souffrance du deuil, le malaise d’être. Car tous ont perdu quelqu’un ou quelque chose. C’est la vie, quoi, les mecs, non ? Cette perte les rendit désaxés. Il faut être sauvés ! Dans « The Invitation », il faut savoir se sauver, dans tous les sens du verbe pronominal. Il faut bien un docteur pour tout ça. Le titre de docteur rassure et ça fait bien. Le mystérieux Docteur Joseph, leader spirituel de son état, nous ne le verrons que par vidéos enregistrées : quels sont ses diplômes ? Soigner par la stimulation constante des névroses. Aaaaaaah, ces gourous qui vous font croire qu’ils vous font raisonnablement du bien : « Je sais où (re)trouver les jours heureux ! », qu’ils disent.

A quand le retour des jours heureux ?

La trentaine, le beau Will et la belle Eden ont divorcé suite à la mort de leur fils unique peu d’années auparavant. Après le drame, le couple, malgré les efforts, explosa. Il y a trop de larmes en chacun et chacun répondra différemment au mal vécu. Les amitiés doucement s’évanouirent aussi. Tout le monde regrette cette fin du temps d’avant. A quand le retour des jours heureux ?

Dans leur superbe maison, ce soir, David et Eden resplendissent. Le nouveau mari est tout aussi magnifique que Will ; l’ex-épouse est sexuellement troublante dans sa robe blanche. Le couple est tout sourire. La femme, l’homme, leurs amis récents veulent révéler leur chemin de délivrance. Les deux hôtes ont lancé les invitations aussi pour cette raison. De la gêne chez les invités, mais ce sont des amis, alors les amis font comme si jusqu’à ce que Claire décide de s’en aller. Parce que toutes ces histoires, ces camps où les participants accompagnent ‘spirituellement’ les mourants, non, ce n’est pas son truc.

Horreur psychologique et mouvement sectaire

« The Invitation » appartient au genre de l’horreur psychologique : c’est une histoire sur les dérives sectaires fondées sur la bienveillance, le ‘prendre soin de soi-même’, l’attention au Moi meurtri quand on ne sait plus comment faire avec le désespoir. Des personnages englués dans leur catastrophe de vie, la rencontre avec un charlatan charismatique, tendance Charles Manson, la ‘Famille’ de ce dernier qu’il envoya faire ses œuvres de sang pour l’accès au paradis blanc et le temps des cerises ésotériques, l’emprise, des illuminés à la façade souriante, des dépersonnalisés, des dangereux. On se prend dans les bras, on se dit je t’aime, on est libre de coucher avec qui on veut, on n’a plus peur de la mort ni de rien, on a reçu la certitude qu’après la mort, il n’y a plus de peine… Ça se transforme en petits meurtres entre amis alors que chacun cherche son Eden perdu(e). Puisqu’il faut emmener les autres avec soi.

En aurons-nous un jour fini avec les manipulations et la dégueulasserie accueillantes du type Ordre du Temple Solaire, –salut à vous, Luc Jouret et Jo di Mambro, où que vous soyez–, et Temple du Peuple de Jim Jones ? Ça n’a pas l’air pour demain quand on se rend compte de ce qu’est la liste de tous nos chagrins pesant sur la venue messianique des jours heureux. D’ailleurs, comment se lancer dans leur retour ou à leur poursuite ?

 

 

 

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