Dominique Bagouet, mémoire vivante

Dominique Bagouet, disparu en 1992, est le fondateur du festival. Bien logique qu’il ouvre cette 40ème édition de Montpellier Danse avec une oeuvre superbe « So Schnell » sur une cantate de Bach recréée par celle qui fut une égérie du chorégraphe : Catherine Legrand.

« Ah, combien la vie de l’homme est fuyante et dérisoire / Comme un nuage qui apparaît tout soudain / Et qui aussitôt disparaît / Voyez, ainsi va notre vie ! » Ce soir de novembre 1992, sur une cantate de Bach, l’auguste Opéra de Paris accueille pour la première fois une compagnie de danse contemporaine française.

Pas n’importe laquelle. Celle de ce chorégraphe que Georges Frêche surnommait « Mozart » : Dominique Bagouet, prodige de la jeune danse française qui est à la source, avec quelques autres, d’un puissant et iconoclaste courant de création hexagonal dans les années 1980. Émergence nationale historique. Émergence locale tout aussi fondamentale. Avec Jean-Paul Montanari, qui prend la direction du festival en 1983, il a fait de la danse la mère de la culture à Montpellier, avec un des premiers centres chorégraphiques nationaux.

Au moment où les danseurs occupaient le plateau du vieil opéra tout en baroque attitude -une légèreté crâne défiant la fatalité-, Dominique Bagouet se mourait à Montpellier. Il est décédé le 9 décembre 1992. Emporté à 41 ans par une maladie qui a décimé le monde de la danse et sur laquelle il a voulu garder le silence : le sida. Parti si vite, so schnell.

« So Schnell » inaugure l’Opéra Berlioz

Cette danse est un défi gracieux et testamentaire : sur scène, ça bondit avec une élégance folle dans une ambiance « pop art » [l’américain Roy Lichtenstein a été convoqué]. Classicisme et auto-dérision se conjuguent savamment dans un OVNI chorégraphique comme le sont la plupart des propositions du chorégraphe montpelliérain très déroutantes pour l’époque. Se mêlent les sons captés des métiers à tricoter de la filature familiale Bagouet.

La pièce tient une place importante dans son répertoire. Elle a inauguré l’Opéra Berlioz, en décembre 1990. On est en pleine splendeur frêchienne. Cet Opéra Bastille montpelliérain est inouï pour ce qu’on appelle encore « la province ». Il continue à impressionner et à porter haut la culture montpelliéraine même s’il relève d’une économie exorbitante en partie obsolète aujourd’hui.

Une version épurée de Catherine Legrand

C’est une version remaniée en 1992 que nous verrons à Montpellier Danse entièrement assumée par Catherine Legrand, magnétique danseuse qui émergeait du collectif bariolé d’alors, et tenait le premier rôle de nombreuses fois. Elle poursuit ainsi son « travail de fouille, de transmission et de mise en scène de l’oeuvre de Dominique Bagouet« .

C’est un sujet qui est surtout préoccupant pour les spécialistes : comment fait-on pour reproduire un spectacle de danse ? Cet art éphémère par excellence qui n’a pas de solfège ? Des notations, des captations vidéo sont utilisées bien sûr, mais la transmission repose principalement sur la mémoire vivante des danseurs, de leurs corps. Il en va de même pour Pina Bausch ou Maurice Béjart perpétués par des fidèles : de jeunes danseurs d’époque devenus des gardiens du temple aux cheveux blancs. Concernant Bagouet, une association Les Carnets Bagouet fait un travail considérable depuis près de trente ans.

Catherine Legrand a choisi de travailler sur une version épurée de ce must du répertoire. « So Schnell, dans son urgence chorégraphique, explique-t-elle, recèle de multiples joyaux d’écriture. La danse escortée d’une cantate de Jean-Sébastien Bach et son contrepoint bruitiste est acharnée, vive, têtue, inventive, joueuse, enragée, fluide, belle, tenace. C’est ce mouvement chorégraphique et musical dans toutes ses qualités que je souhaite faire résonner de nouveau. Mettre l’accent sur une chorégraphie dont la danse est le sujet principal ».

Les 12 interprètes évolueront dans une scénographie nouvelle qui privilégie la lumière conçue par Begoña Garcia Navas, collaboratrice de longue date de Philippe Decouflé. La composition « bruitiste » originale de Laurent Gachet est remixée par le musicien Thomas Poli, qui garde évidemment la Cantate BWV 26 de Jean-Sébastien Bach.

 

Dominique Bagouet, So Schnell, 1990-2020 par Catherine Legrand, Samedi 19 et dimanche 20 septembre à 20h30 au Théâtre de l’Agora.

Rens : www.montpellierdanse.com

 

PHOTOS
Dominique Bagouet : @Marc Ginot, Catherine Legrand : @Caroline Ablain, « So Schnell » nouveau : @Caroline Ablain, « So Schnell » ancien (1993) : @Carnets Bagouet.

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