Le doc « Des livres et des baguettes » : une pièce à conviction

Présenté en avant-première à Cinemed, le documentaire sur la boulangerie littéraire de la Paillade -« Des livres et des baguettes »- de Laure Pradal sera diffusé le lundi 9 novembre sur France 3 Occitanie vers 23h. Mais pendant le confinement, la chaîne en a rendu l’accès libre.

 

 

Le 17 octobre, le lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, l’écrivain Soufyan Heutte (ci-dessous) écrivait sur sa page Facebook : « À quelques minutes de visionner le film de Laure Pradal. Étrange résonnance d’une actualité qui se perd dans l’horreur ».

Sur la scène de la salle Pasteur au Corum : Nourdine Bara, l’instigateur de ces séances de lecture à la boulangerie de Saint-Paul, « Le Pain d’or », animées par Lazreg Ghenaim, et la réalisatrice Laure Pradal, qui faisait son retour dans le quartier 12 ans après son formidable « Village vertical » sur la tour d’Assas. Cette même tour au pied de laquelle des hommes en noirs cagoulés ont été filmés en train de poursuivre en tirant en rafale, probablement avec des armes de guerre, un autre groupe, le 1er novembre. « Ma Paillade a mal. Ma Paillade va mal. Les plombs sautent et tombent. Des hommes comme des ombres, Sombrent dans leurs tombes » a posté ce jour-là Soufyan Heutte.

Au moment d’écrire cet article, ces différentes images se superposent au souvenir des prises de vue de Laure Pradal et de son équipe, deux caméras et un ingénieur son qui ont fixé quelques beaux moments dans les 30m2 de cet espace sentant le pain chaud.

Dehors, on devine une discussion animée avec quelques jeunes de ces territoires perdus qui dealent en plein jour à Saint-Paul. Parfois [cela le documentaire ne le dit pas] quand ils sont en shorts, l’été, leur bracelet électronique à la cheville se voit. Dans « Des livres et des baguettes », ces échanges derrière la vitre resteront inaudibles, tenus à distance. La réalisatrice a choisi de se focaliser sur ce temps suspendu, cette oasis socio-culturelle, cette exception à la règle.

« Chacun a une histoire qui pourrait faire l’objet d’un film »

Après s’être demandé si elle allait décontextualiser ces enfants et ces adultes qui viennent à la boulangerie, en les filmant chez eux par exemple de manière adjacente, Laure Pradal a encore resserré le champ sur ce qui se passe dans ce huis clos miraculeux.  Mais, contrairement à Nourdine Bara qui travaille dans le sens d’un mélange entre les personnes de la Paillade et celles venues des autres secteurs de la ville dans un quartier où la mixité s’est dramatiquement étiolée, Laure Pradal a craqué pour les figures de la Paillade. Une fascination à relier peut-être aux portraits insolites de ses grandes années « Strip-Tease », l’émission-culte belge : « chacun a une histoire qui pourrait faire l’objet d’un film ». Ce à quoi répond Nourdine Bara à sa façon : « Il n’y a pas d’entente à ne pas s’entendre avec les autres mais ce film n’est pas une opération de séduction. Les gens du quartier sont plus libres que ça ».

Cette psychologue haute en couleur a grandi dans le quartier (ci-dessus). Le livre était un objet de désir durant une adolescence contrainte : « les seules sorties autorisées étaient à la bibliothèque ». Narimène Bey, que LOKKO a déjà interviewée, diffuse sa beauté radieuse (ci-dessous). L’auteur Soufyan Heutte qui s’est parfois senti « métèque à la médiathèque » parle de « ce quartier qui m’a enfanté comme une mère » et de son « syndrome de Stockholm » pour lui. L’écrivaine Fatima cite Kateb Yacine : « une femme qui écrit vaut son pesant d’or« . Cet homme émouvant raconte les grands pèlerinages estivaux de la France au Maroc, avec un père analphabète au volant, incapable de lire les panneaux. Une autre femme a appris à écrire l’alphabet sur le sable du désert.

Il y a cette longue séquence de nuit, un arrêt sur images sur des fenêtres. C’est nous qui regardons durant de longues minutes ceux qui vivent là. La caméra s’attarde sur ces habitants qui vont d’une pièce à l’autre, regardent la télévision, ou cuisinent. Le procédé renverse les termes de la domination sociale en nous plaçant en position d’intrus. Mais la parenthèse qui fictionnalise le documentaire se referme vite au profit d’une écriture davantage « télé ».

Que peut la littérature dans un tel contexte ? Poète-médiateur, Nourdine Bara ne tombe jamais dans le piège de questions aussi frontales qui contiennent en elles-même une option pour la défaite. Il fait. Il est un inspirateur discret et modeste. « J’ai toujours souffert de voir la gêne des personnes de mon quartier quand elles devaient prendre la parole. Ce lieu leur permet une prise de parole tranquille ».  Cet innovateur social, qui agit en dehors des radars institutionnels, aura cette formule le jour de l’avant-première : « ce film est une pièce à conviction ».

 

« Des livres et des baguettes » sera diffusé le lundi 9 novembre sur France 3 Occitanie vers 23h. Pour voir le film avant, il suffit de s’inscrire comme membre du club de France TV (c’est gratuit) ici.

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