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Le Festival Uzès Danse tout en cousu main

La magnifique cité gardoise est le siège d’une manifestation chorégraphique toute en délicatesse : Uzès Danse. Voici un aperçu de ce qu’on a déjà pu apprécier dans l’édition actuellement en cours : la libanaise vivant à Marseille, Danya Hammoud, la compositrice montpelliéraine Maguelone Vidal avec la grande interprète Hanna Hedman (ci-dessus) et la toute jeune Léa Leclerc. Après un premier week-end, la manifestation se poursuit les 17,18, 19 juin.

 

 

Peu de Montpelliérain.es s’en doutent : à une heure de la Comédie, chaque année au mois de juin, se déroule un festival de danse contemporaine qui n’est donc pas Montpellier Danse. Cela se passe à Uzès dans le Gard, et cet autre festival s’appelle Uzès Danse. Tout autre.

La Cité ducale est un joyau patrimonial. Pour le festivalier néophyte, le choc premier reçu à Uzès est la beauté de l’écrin de vieilles pierres, arboré, où se love la manifestation. Le jardin de l’Evêché tutoie une muraille majestueuse face au public, tel un mur de Cour d’Honneur d’Avignon en version plus intime. A deux pas, le Parc du Duché rend inépuisable le répertoire des performances in situ, c’est à dire qu’elles se saisissent de l’espace donné, non comme d’un simple décor, mais qu’elles en font un protagoniste de l’action. Quand cela se joue dans la fraîcheur bruissante du matin, le spectateur, la spectatrice se sentent vibrer par tous leurs liens au monde.

Quant à la programmation, elle met un accent appuyé sur la relation très attentive aux artistes, leurs inventions étonnantes, la sinuosité de leurs parcours. A Uzès, on voit des pièces qui ne réduisent pas la danse à un spectacle brillant du mouvement. On est plutôt dans la délicatesse, la retenue, le questionnement de fond, le doute critique porté sur les logiques de représentation. On y lit les corps, sans forcément s’en laisser éblouir.  Ces choses-là sont rares. Il faut avouer que le tout public ne s’y bouscule pas en masse. Mais à Uzès, l’exigence sensible est un principe qui ne se discute pas. Cela fonde de splendides fidélités. On peut y déceler quelque atmosphère de cénacle, fécond à défaut de faire tapage.

On ne pourra rendre compte ici de tout ce qu’on a vu, passionnant, au cours du week-end écoulé (*), en ouverture de la vingt-sixième édition d’Uzès Danse. On en retiendra une sélection resserrée, selon un point de vue d’intérêts « régionaux » divers. Au reste, la chorégraphe et performeuse Danya Hammoud est libanaise. Rien de bien languedocien. Mais elle est installée à Marseille, et a été l’artiste associée du CDC (Centre de développement chorégraphique) d’Uzès, ces dernières années.

Danya Hammoud : danser après la pandémie

Au festival, elle a montré une pièce vertigineuse : Sérénités était son titre. Ce titre se lit donc au passé : Sérénités était une pièce qui voulait travailler les métaphores entre le mouvement de la danse et celui des migrations, autour d’une notion partagée de la traversée. Danya Hammoud ausculte les fondamentaux du mouvement. Obstinément, elle fouille la région du bassin comme une inscription de l’être. Elle en fait un centre moteur, à partir duquel déplier toute une variété des possibles positions debout.

Oui mais la pièce Sérénités n’a jamais pu aboutir. Comme quiconque, Danya Hammoud s’est heurtée violemment à la pandémie, rendant impossible la présence de l’une des trois danseuses impliquées dans le projet. Pire, l’explosion qui a ravagé la ville de Beyrouth a fini de l’anéantir comme citoyenne, et artiste. Avec sa seule partenaire restante, donc en duo, Danya Hammoud n’a finalement pas déserté. Alors que beaucoup d’artistes n’ont laissé à entendre que leurs soucis -certes très réels- liés au statut de l’intermittence, Danya Hammoud a recomposé une pièce tendue à l’extrême des difficultés rencontrées en temps de pandémie et autre catastrophe collective : Sérénités était son nom.

C’est une étrange pièce parlée autant que dansée, qui met en abyme le récit des préparatifs d’une autre pièce et d’une interprète absentées. Tout s’y passe à rebours des attendus conventionnels des représentations spectaculaires. Il s’agit de produire mots et gestes, en développant la dramaturgie paradoxale d’un grand vide, et d’un immense doute sur ce que peut l’art. Cette méditation verbale et physique convoque d’impossibles revenants. Elle se hisse à la hauteur des questions qui assaillent l’époque. On y rencontre une artiste concernée, bouleversée dans son geste, et pourtant non réduite au rôle de documentariste. Sur un fil, le partage est intense. Les corps toujours là (**).

Léa Leclerc dans une gestuelle à couper le souffle

Pleinement languedocienne cette fois, et même rattachée aux environs d’Uzès, on ne connaissait pas du tout Léa Leclerc jusqu’à ce jour. Cette très jeune artiste a présenté un bref solo, Paul. Le thème pourrait en sembler convenu. La performeuse se présente en tutu, appuyée contre une brouette de chantier. Du premier coup d’œil, on saisit qu’elle doit en découdre avec l’image lisse de la ballerine classique, dont elle a dument suivi -et subi ?- la formation préparatoire, comme tant et tant, et trop de jeunes filles modélisées sur ce motif conservateur.

Or, Leclerc parvient à agresser efficacement la question de l’exposition de soi, ce qu’on peut et ce qu’on doit montrer, selon des règles établies. Jouant en partie du dénudement, elle trouve des gestes flanqués, déchirés, qui ramènent le corps à l’état de fragments que l’ordre social et culturel agencera selon des préceptes idéologiquement marqués, et récusables. Paul œuvre en plein dans les performances et partitions de genre. L’important étant que Léa Leclerc s’y impose dans une gestuelle à couper le souffle.

Maguelone Vidal, Hanna Hedman : deux personnalités féminines saturées de présence

La Montpelliéraine Maguelone Vidal était invitée à créer sa nouvelle pièce, Liber, à Uzès. L’incartade était peu commune. Imprégnée de l’acquis chorégraphique montpelliérain, Maguelone Vidal est en fait une compositrice, créatrice sonore. Volontiers expérimentale, sa démarche la conduit à produire des mises en espace du son. Finalement des mises en scène. Pour Liber, cela se joue d’abord en duo avec une magnifique artiste chorégraphique, Hanna Hedman, grande interprète de danse contemporaine en France, bellement valorisée dans ce projet hors du commun.

Les deux artistes parviennent à soutenir un dialogue qui révolutionne les attendus de la relation entre musique et danse. Dans Liber, le son paraît prendre une consistance matérielle, la relation très attentive, magnifiquement tendue en live entre la musicienne et la danseuse, paraît un acte de sculpture des intentions. C’est d’une très grande force, émanant de deux personnalités féminines saturées de présence. Au regard de quoi, on préfèrera oublier la dispersion incompréhensible de la deuxième moitié de la pièce, où se rajoutent deux autres instrumentistes, dans une dramaturgie de bout à bout sans queue ni tête, où l’inventivité suraffichée dérive en catalogue de Madame Bricolage.

 

 

Uzès danse, le deuxième week-end

La programmation d’Uzès Danse se condense sur deux week-ends. Ce jeudi 17 juin, on pourra voir (ou revoir, pour les Montpelliérains), Wilder Shores, de Michèle Murray. Très attendue par ailleurs, la dernière pièce (Aberration), d’Emmanuel Eggermont. Ce chorégraphe a également été maintes fois apprécié des spectateurs montpelliérains, comme interprète d’élection des pièces de Raimund Hoghe. Enfin, on ne présente plus l’immense Régine Chopinot, qui effectue un come-back du bout du monde.

Renseignements sur www.lamaison-cdcn.fr

 

(**) A Montpellier, la pièce de Danya Hammoud, Sérénités était son nom sera montrée à Montpellier les 22, 23 et 24 novembre 2021, dans le cadre de la Biennale des arts scéniques de la Méditerranée, en association entre les 13 Vents et la saison Montpellier Danse.

 

Photos signées Laurent Paillier

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