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Yaëlle Antoine : “Je fais un cirque féministe”

Contorsionniste, fil-de-fériste, à la fois auteure et metteuse en scène, Yaëlle Antoine est une artiste de référence dans le cirque. Elle est à l’origine du collectif féministe Les Tenaces qui sensibilise sur les violences dans le cirque. Elle accorde un entretien à deux voix à LOKKO, avec la comédienne Sophia, sa soeur jumelle, et activiste Femen, à l’occasion de la représentation montpelliéraine de “LIESSE(S)”, ce jeudi 18, avec L’Atelline.

LOKKO : Pouvez-vous commencer par nous parler un peu de vos parcours respectifs ?

Yaëlle Antoine : Concernant le cirque, j’ai un parcours assez classique. Après le lycée, je fais la rencontre de la grande Annie Fratellini qui me prend sous son aile : j’entre dans son école. Je suis ensuite une prépa d’école du cirque à Chambéry avant de passer les auditions et d’être acceptée au Lido à Toulouse qui à cette époque était encore “Le centre municipal des arts du cirque”. J’y suis restée pendant deux ans tout en travaillant le fil avec la compagnie Les Colporteurs.

“J’ai commencé à me démarquer lorsque je suis devenue autrice de cirque”

Yaëlle Antoine : Ma première pièce, “Lames Soeurs” (premier opus d’un triptyque qui recevra le prix Beaumarchais en 2007), a été créée à une époque où on n’écrivait pas le cirque. À partir de là, travailler cette articulation entre le verbe et le cirque ne m’a jamais quittée. Voir où le cirque s’arrête et où le verbe continue et vice versa… Je poursuis cette réflexion en fondant “Les Tenaces” avec Marion Guyez, une émanation du féminisme de la Compagnie d’Elles (sa compagnie, fondée en 2004), un collectif de femmes de cirque qui réfléchissent à toutes les violences sexistes et sexuelles qui sévissent dans les arts du cirque et de la rue.

Mon chemin d’artiste se poursuit, et je passe par le chapiteau, par la salle, la boîte noire, recherchant toujours de nouveaux espaces de création. Petit à petit, je me familiarise avec le fait que je suis une artiste in situ, c’est-à-dire que mon cirque est hybridé de chorégraphies et de textes mais également d’espaces. C’est à partir du moment où je comprends que j’écris à la fois sur des sujets qui me taraudent mais aussi sur des espaces, que mon écriture prend toute son ampleur.

Sophia Antoine (à gauche, sur la photo) : Moi, je suis la totale imposture de la Compagnie d’Elles car je n’ai aucune formation théâtrale. Je me suis formée sur le tas, je suis autodidacte. Originellement, j’ai suivi une formation de cheffe monteuse, et j’ai ensuite travaillé pour la télé, dans le montage institutionnel. Je me suis formée à la marionnette avant de finalement entrer dans la Compagnie d’Elles, alors à ses débuts, avec “Lames Soeurs”.

Yaëlle Antoine : Elle ne dit pas qu’elle est comédienne, échassière, danseuse et qu’elle joue dans “Liesse(s)” !

Sophia Antoine : Sur “LIESSE(S)”, je suis la seule non circassienne. Je travaille avec une équipe absolument extraordinaire, extrêmement volubile dans l’espace et dotée d’une véritable sensibilité artistique. Je suis la seule comédienne, et c’est une vraie chance, car je suis portée par des artistes illustres et méritants. Au niveau de la scène, on a un rapport assez exceptionnel avec ma sœur car si elle est le regard extérieur, je suis l’extension de ce regard au plateau.

Yaëlle, que voulez-vous dire par “j’écris sur des espaces” ?

Yaëlle Antoine : J’écris sur des lieux. Par exemple, “Tôle Story” (Tôle story/Répertoire d’un chaos, créé en 2018) est une création qui a été pensée pour être jouée en médiathèque. Durant l’écriture du spectacle, je traînais dans des médiathèques, m’imprégnais des formes, de l’énergie, de l’ambiance, de ce qu’il s’y passait pour trouver des particularités communes aux médiathèques. À partir de tout ça, j’ai créé une forme qui peut se jouer dans toutes les médiathèques, avec un peu d’adaptation selon l’endroit.

J’ai imaginé que le spectacle “LIESSE(S)” se jouerait dans un champ de patates. Et pourtant je n’ai jamais joué dans un champ de patates ! Mais j’ai vraiment étudié toutes les particularités du lieu pour pouvoir les retranscrire ailleurs. Lorsque l’on doit jouer “LIESSE(S)” dans une ville, je me déplace et je fais des repérages de lieux dans lesquels notre spectacle pourrait prendre place de façon à ce que le spectacle transpire le champ de patates !

Mais pourquoi donc un champ de patates ?

Yaëlle Antoine : Un champ de patates, c’est un endroit mal éclairé l’hiver. Ses plans sont noircis par le gel et sa terre est craquelée. J’ai été inspirée esthétiquement et politiquement parlant par cet endroit rural, abandonné et sans aucun attrait pour le regard…

J’écris pour des lieux, mais j’écris aussi pour des personnes. Je suis terriblement impactée par les interprètes avec lesquels je travaille et collabore. On peut dire que le spectacle est une série de portraits. Les femmes de “LIESSE(S)” questionnent les rituels. On réinvestit des morceaux de fêtes ou du carnaval, des univers dans lesquels j’ai beaucoup traîné, espaces de dangers et de violence, de viols… Mais dans “LIESSEE(S)”, j’ai imaginé un carnaval où elles pouvaient enfin s’épancher en toute sécurité…

Sophia Antoine : Créer “LIESSE(S)” a été long et fastidieux. Pour façonner ses portraits de femmes, Yaëlle se nourrit de nos rages, de nos révoltes. Elle s’est imprégnée de nos soulèvements et les a mis en scène. Elle va s’emparer de choses qui parfois nous dépassent, très intimes, et les portraiturer, les mettre en espace, les rendre visibles. C’est très fort, car le plus souvent, on ne réalise pas ce qu’on dégage, ce que l’on raconte sur scène. Et c’est exactement ce qu’elle va essayer de mettre en lumière. C’est ce qui fait la force de “LIESSE(S)”.

“A l’école de cirque, j’ai été violentée et broyée”

Cette dimension féministe a t-elle toujours été présente dans votre travail ?

Yaëlle Antoine : J’ai toujours été féministe mais je ne l’ai pas toujours su. Je suis féministe, mais je ne suis pas misandre, c’est important de le dire. Dans la Compagnie d’Elles, il y a aussi des hommes, et on fait les choses ensemble, de concert. Mon féminisme s’est construit avec l’expérience que j’en ai eu, avec les rencontres que j’ai faites. Quand j’écris “Lames Soeurs”, c’est déjà quelque chose d’extrêmement féministe et radical, mais je ne le sais pas, je sais juste que je suis en réaction avec des systèmes de domination et d‘oppression; que je sors tout juste d’école de cirque où j’ai été violentée et broyée et que l’écriture est un endroit, un exutoire dans lequel je peux m’exprimer. Mais pour comprendre tout ça, il va me falloir rencontrer Marion Guyez, doctorante chercheuse à mes côtés depuis 17 ans. Il va falloir qu’elle me dise qu’en fait, ce que je dis et ce que j’écris sont des fictions féministes. J’écris un cirque féministe.

La violence que j’ai connue, m’a motivée à créer la Compagnie d’Elles, à mettre en place des marrainages pour aider les artistes émergentes. Cela m’a poussée à devenir pédagogue -Yaëlle est professeur référente “fil et contorsion” de la formation professionnelle du Lido- pour accompagner du mieux que je peux, et de la façon la plus bienveillante possible, des femmes et des hommes passionnés par les métiers du cirque. Cette violence m’a conditionnée, m’a poussée à œuvrer, grâce à notre collaboration avec la DRAC Midi-Pyrénées notamment, de façon profonde et acharnée pour que les choses changent.

Sophia Antoine : Ensemble, on s’interroge sur nos rapport aux modèles dépassés, aux stéréotypes de genre qu’on a tendance à reproduire et qu’on essaie de pulvériser au sein même de l’espace de création. Au plateau, il y a une volonté de s’approprier l’espace, de réfléchir à ces récits pour donner aux femmes de nouveaux modèles.

De mon côté, je co-organise les rencontres des Tenaces et je travaille sur les journées du matrimoine à Toulouse. Depuis 16 ans, je suis activiste et porte-parole Femen. C’est un peu le feu dans la famille, au grand dam de nos parents ! Issus du milieu ouvrier, pratiquants évangélistes, ils nous ont regardées avec énormément de surprise moi et ma sœur prendre des chemins assez… radicaux.

#balancetoncirque

Comment appréhendez-vous l’avenir du spectacle vivant ?

Sophia Antoine : Je suis extrêmement enthousiaste et positive. Depuis #metoo, un séisme secoue le monde et il y a aussi eu, en juin, #balancetoncirque, avec des élèves du CNAC qui se élevés contre des pratiques obsolètes, rétrogrades et discriminantes au sein de l’École Nationale du Cirque. Ça bouge énormément. Là où je m’aperçois qu’il y a un vrai travail à faire, c’est dans l’évolution de nos pratiques. Par exemple, avec l’arrivée de notre nouvelle chargée de diffusion, on a voulu repenser son rôle de manière à ce qu’elle ne soit pas la jolie potiche avec ses classeurs sous le bras à attendre les journalistes. On essaie de la rendre plus active, de lui donner une vraie place, un discours… Mais vous imaginez bien qu’être autant engagées, ça nous met aussi des barrières, c’est compliqué…

Yaëlle Antoine : J’étais jury au CNAC (Centre national des arts du cirque) en juin dernier. J’ai soutenu les étudiants dans le mouvement de révolte #balancetoncirque et je suis ravie de voir que ça explose partout et que les structures se responsabilisent. Quand on dénonce des actes et des faits violents, on a très peu de recours. Parfois, les victimes se retrouvent très vite sous le feu des projecteurs, acculées, accusées, leurs paroles sont mises en doute. Mais malgré ça, des choses vont changer, changent. Je ressens une volonté des générations qui arrivent d’en terminer avec tout ça.

 

En partenariat avec l’atelier de fabrique artistique L’Atelline, le spectacle LIESSE(S), de la CIE D’ELLES, est à découvrir jeudi 18 novembre, à 22h30 au Boulodrome Roger Reyne, Montpellier.
Tout public, à partir de 10 ans.

En noir et blanc, les photos du spectacle ©Kalimba / Photo des 2 sœurs @Hashka /

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