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Dans “A ne pas rater”, Nicolas Heredia nous fait perdre brillamment notre temps

C’est LE metteur en scène en vue du moment à Montpellier. Nicolas Heredia a livré la semaine dernière au théâtre Jean Vilar un bijou de théâtre, aussi léger qu’ambitieux, sur notre rapport au temps.

Ce sont des signes qui ne trompent pas : des professionnels, le « DRAC » (directeur régional des affaires culturelles, représentant du Ministère de la culture), des figures du théâtre montpelliérain se sont déplacés. Fait rare : le Centre dramatique national, qui apprécie « la grande intelligence » de son travail, co-produit. Et une longue série comme on en fait plus : les 6 représentations de « A ne pas rater » de Nicolas Heredia ont confirmé l’excellente réputation du montpelliérain en passe d’obtenir un Graal : un conventionnement de 3 ans par l’état.

« Voilà, on a une heure devant nous » : assis en bord de scène, Nicolas Heredia démarre le spectacle par un tout premier renversement de repères. « Pourquoi êtes-vous là ? », « Vivez-vous ici mais pourquoi ? » interroge-t-il en duo avec Sophie Lequenne, complice parfaite à la voix d’une gravité magnétique.

Dans « A ne pas rater », Nicolas Heredia s’attaque à cette « logique capitaliste » qui a « contaminé notre rapport individuel au temps, chacun tente plus ou moins consciemment de rentabiliser sa journée ; d’optimiser ses vacances, et plus largement, de maximiser le temps qui lui est donné avant de mourir ». Il s’est intéressé à « deux syndromes anxieux conceptualisés » : le FoMO (Fear of Missing Out, ou la peur constante de manquer une information importante dont tout le monde serait déjà au courant sauf vous) et le FoBO (Fear of Better Options, ou le sentiment permanent d’être en train de rater quelque chose de potentiellement mieux).

Un défilement lumineux nous indique tout ce qui se passe au moment-même et que nous manquons, comme un concert à Central Park, tandis qu’une barre de progression en bois, imitant celle du bas de nos écrans d’ordinateurs, mesure le temps écoulé. La scène se remplit d’objets hétéroclites qui sont autant d’idées vaines de mises en scène de ce disciple de Perec. Nous sommes invités à faire l’expérience de la vacuité. Qui n’est pas exactement celle de l’ennui, rappelle-t-il, malicieusement. Dormir au théâtre, c’est une belle et grande expérience (ah, ce plaisir secret de sombrer quand l’ennui est trop fort…). L’expérience du rien, c’est autre chose. D’un cran au dessus, ça se mérite en quelque sorte. Peut-être un acte politique. Chanceux spectateurs, nous voilà candidats à un jeu où il y a beaucoup à perdre. Nos repères, nos maigres certitudes d’amateurs de théâtre.

Une heure durant se déploie un duo de clowns métaphysiques aux émotions lisses qui vient nous jeter la balle. Mais alors qu’on veut optimiser ce temps, pourquoi le passer à regarder des Live aussi futiles sur la vie des animaux au Kenya ? Qui peut jurer ne l’avoir jamais fait ?

Nicolas Heredia et La Vaste Entreprise développent depuis une quinzaine d’années un théâtre multiforme à la croisée des arts visuels et de la performance, dans les théâtres, les musées et les centres d’art contemporain. Son « Origine du monde » : une vente aux enchères du tableau de Courbet, en 2017 au musée Fabre, avait laissé un grand souvenir. Expérimentant, pour la première fois, un grand plateau, une vaste scène, il maîtrise haut la main son exercice de voltige.

Son théâtre de l’absurde est tenu et radical dans son propos mais sans jamais se départir d’une légèreté assez miraculeuse. Le rire du public, subtil, diffracté, très individualisé -chacun touché à sa manière, pas au même endroit que son voisin- tout le contraire d’un rire massif ou univoque, est un des plaisirs de cette pièce.

Photos Marie Clauzade

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