Des mots crus, forts, noirs à la Vignette

Deux acteurs, Robin Arthur et Richard Lowdon dans une narration-marathon, mise en scène par Tim Etchells et la célèbre Compagnie britannique Forced Entertainment . « The notebook » d’après « Le grand cahier » d’Agota Kristof, donné à La Vignette, a été une des sensations théâtrales de ce début d’année.

Parfois, quand je vais voir un spectacle, surtout lorsqu’il s’agit d’une adaptation d’un texte littéraire puissant, essentiel, tragique, j’ai peur que l’auteur.e, s’il elle est mort.e, ne bouscule pierres, terre et cercueil pour venir protester contre ce qui se donne sur une scène. Il s’en fallut de peu que cette crainte ne se vérifie, une fois de plus, lors de la représentation de « The Notebook », à La Vignette.

Le spectacle s’inspire d’un texte majeur, « Le Grand Cahier » d’Agota Kristof, publié en 1986. Cette dernière nous a quittés en 2011, elle a dû trembler un peu. Si j’ai mis du temps à entrer dans la proposition, au moins quinze minutes, ce n’est pas parce que cette belle salle de La Vignette était trop chauffée, mais parce que la gymnastique qui m’obligeait à lever la tête pour lire les sous-titres français d’un spectacle donné en anglais polluait mon attention, et puis aussi parce que les acteurs, en illustrant ce texte par des déplacements que je lisais comme inutiles, ne pouvaient que détourner des spectateurs.trices qui n’auraient pas encore lu Kristof de la puissance de ce texte. Mais il y eut une sorte de petit miracle, le texte m’étant revenu, et l’émotion qui alla avec lorsque je le découvris aussi, de sorte que l’écriture, l’auteure, se présentaient à nouveau devant moi, et la magie de la littérature effaça d’un coup cette étrangeté de l’anglais et des dispensables déplacements.

Moralité, face à la littérature, le spectacle vivant, souvent impuissant, ne peut sauver la mise que si le dépouillement de la mise en scène atteint celui du spectateur ( de la spectatrice) qui, osant fermer les yeux, se retrouve confronté à l’émotion première, celle des mots crus, forts, noirs.

Durant la Seconde Guerre mondiale, une mère place ses jumeaux à l’abri chez leur grand-mère dans une lointaine campagne, quelque part entre la Hongrie et l’Allemagne. L’environnement est sinistre, la grand-mère mauvaise et autour d’eux, l’Église, l’État et l’Armée semblent incarner le vice et l’opportunisme.