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Ekkos des festivals : le Printemps des Comédiens in et off

“Œdipe roi”, “Michael Kohlhaas” et “Le Tartuffe ou l’hypocrite” : trois premières, les 25 et 26 mai, trois pièces d’envergure pour démarrer le Printemps des Comédiens. Une déception et deux splendeurs. Retour sur deux folles soirées, côté cour et côté coeur.

Enfin, c’est le retour du rituel, des douces soirées festivalières, parfums subtils et air chaud de la ville mêlés, quelques visages bien connus du gotha local et des people qui attirent les regards. Enfin, prendre sa place, une veste sur les genoux pour les frissons des spectacles de 22 heures. Inestimable retour à la vie normale des privilégiés de la culture dont on est, aussi, en tant que journaliste.

Un Oedipe décevant

Véritable petite cour d’honneur montpelliéraine, dramatiquement sous-employée, le théâtre de l’Agora s’est entrouvert au théâtre. Ce mercredi 25 mai, le Printemps des Comédiens y fait son lancement avec “Œdipe roi”, dans une mise en scène d’Éric Lacascade. La pierre blonde immémorielle : quel cadre idéal pour la tragédie antique. Une fausse pelouse dans la lumière, et surgissent des acteurs aux manteaux bleu nuit sans époque. C’est parti pour “110 minutes” de Sophocle troublées par le passage des mobylettes, du tram bleu et des aboiements de chiens. Par ces bruits fortuits et inoffensifs – mais traditionnels, ici -, la ville contemporaine se fait entendre en se superposant à la noirceur des événements qui se jouent dans la cité grecque. À Thèbes, no festival, no sexe, no fêtes. L’heure est grave.

Ce qui est frappant chez Œdipe, le roi fébrile de Thèbes, c’est comment il se fait broyer par sa propre histoire en si peu de temps. Il commence en tyran parano à la folle allure, et finit en banni pathétique aux yeux crevés. Entre temps, il a appris qu’il a tué son père et épousé sa mère par un jeu serré de circonstances et de confidences de Créon, son beau-frère et rival qui a un peu de mal avec lui (“Je ne courbe pas la tête devant un mauvais roi”) et un sage, Tirésias, à l’origine du retour du refoulé. Révélations aussi brutales que condensées dans cette “tragédie des tragédies”.

Par les Dieux, si tu sais quelque chose, parle !” Cette élite de Thèbes est aussi sentencieuse qu’immorale, elle a peur de son ombre, elle est vaguement ennuyeuse dans ses excès et sa vacuité. SAUF le concept. “Combien d’hommes n’ont pas rêvé de coucher avec leur mère ?”, demande Jocaste, l’infernale mère incestueuse. Souffre-t-on à l’unisson de ces âmes égarées qui, nées trop tôt, n’ont pas eu le luxe de s’allonger sur un divan ? Non pas vraiment !

Il y a toujours une petite peur sans conséquence avec le répertoire, c’est qu’on s’emmerde. Là, le texte est beau, se fait bien entendre, dans une traduction limpide. C’est du théâtre à l’épure, mais au jeu conventionnel. Au sein du milieu qui a assisté à la grande première (acteurs, metteurs en scènes, et confrères), les réactions sont sévères. C’est un petit plaisir des festivals, ces off devant un verre où on se lâche un peu sachant qu’on baissera d’un ton au moment d’écrire.  “Pas de défaut mais pas de qualité”, lâche un confrère. “Tu ne me cites pas !

Simon Mc Burney, ce génie disruptif

J’aime plus que tout ces choses qui bousculent le théâtre, tous ces génies disruptifs. Simon Mc Burney en est. Vu à Londres, au Barbican Center, son “Encounter”, performance solo avec du son binaural, est inoubliable. Le lendemain, mercredi 26 mai à 19h, dans le théâtre Jean-Claude Carrière, c’est le très attendu “Michael Kohlhaas” du metteur en scène britannique avec la Schaubühne de Berlin. Il faut bien réaliser ce que ça veut dire. Dirigée par Thomas Ostermeier, autre géant européen, la troupe est absolument mythique. Du lourd.

Il fait chaud, c’est un climat tropical pour ce deuxième jour de festival et il faut s’enfourner dans le théâtre en bois, qui porte le nom de Jean-Claude Carrière, heureusement climatisé. L’impression que le public est un peu âgé, bien plus qu’au Centre dramatique national -les 13 Vents- qui a des allures de campus. On aperçoit l’acteur Charles Berling. Et Jacques Toubon !!! (Il fait quoi maintenant ?)

L’histoire a été popularisée par le film de Arnaud des Pallières, tiré d’un roman court allemand de Heinrich von Kleist, tourné dans les Cévennes : celle d’un voleur de chevaux qui se rebelle contre la tyrannie de son seigneur et met son pays à feu et à sang.

On ne saurait dire avec certitude s’il y a un jeu typiquement allemand mais on comprend assez vite qu’on va avoir un mouvement de recul dans son fauteuil face à l’énergie, la physicalité, l’ultra-jeu de la troupe berlinoise. Ils sont 6 sur la scène : 5 hommes et une femme. 6 récitants plus qu’acteurs c’est à dire qu’ils vont endosser chaque rôle tout en parlant le plus souvent à la troisième personne. Du théâtre rigoureusement frontal. Ce “Michael Kohlhaas” ne cherche pas absolument à avoir un point de vue original, une vision, ou toutes sortes de choses à l’affût desquelles sont les critiques. Il raconte. Ah, si, au début est évoquée la figure de Chelsea Manning, la lanceuse d’alerte transgenre. Parallèle rapide mais convaincant pour ce héros sacrificiel à haute conscience citoyenne.

Tout le bonheur de théâtre, car c’en est un, repose sur la virtuosité quasi indescriptible du dispositif. Pour évoquer les chevaux faméliques de Kohlhaas, confisqués par un tyran local, un acteur se déshabille, gardant un slip de couleur chair, puis renverse son corps à l‘avant et se met à claudiquer sur une petite béquille. Les acteurs aboient, chantent, passent d’un personnage à un autre à une vitesse confondante. Les nouvelles technologies, qui sont désormais banales dans le théâtre (à ce sujet, plus de bataille d’Hernani) sont ici largement utilisées : des acteurs filment d’autres acteurs avec des smartphones pour l’épaississement dramatique, deux portraits de femmes se superposent en mode deepfake, mais rien qui ne relève de l’innovation pure. Plutôt une débauche heureuse et diablement maîtrisée d’un langage actuel au théâtre qui nous ravit. “Un peu trop James Bond” selon un metteur en scène croisé à la sortie ! Ça envoie terriblement, sans répit, c’est vrai.

Un Tartuffe d’excellence

Après une petite collation dans la pinède avec deux confrères, direction l’amphi d’O pour la deuxième “Première” du jour : “Le Tartuffe ou l’imposteur”. Plein à craquer. Un événement à plusieurs titres. Le texte n’est pas celui qui circule depuis 4 siècles, mais le texte originel reconstitué à la faveur du travail fou de “génétique théâtrale” de Georges Forestier. Ensuite, cette mise en scène du néerlandais Ivo van Hove a été donnée en janvier 2022 à la Comédie française pour les 400 ans de Molière, et jouée jusqu’à fin avril.

Tout ceci n’est pas forcément su de tous. Ma voisine, trompant l’obscurité avec le flash de son téléphone, cherche à confirmer ce qu’elle pressent : “mais oui, tu vois, c’est bien Dominique Blanc !”. Un public populaire, miracle de Molière, pour cette pièce sur les dévots, qui avait bien fait marrer Louis XIV lors de la première, en 1664, avant qu’il ne l’interdise, dès le lendemain, craignant les réactions des nombreux intolérants aux mains jointes du royaume. “Couvrez ce sein que je ne saurais voir !”

Ce Tartuffe ouvre sur un décor noir et glamour, qui fait penser à l’entrée clinquante d’un Intercontinental. Un écran vidéo géant en fond de scène va rythmer la pièce d’un étrange questionnement d’appoint – “Qui est le maître de qui ?” – inscrit en lettres lumineuses.

Les costards des hommes sont superbement taillés. Il y a du Saint-Laurent dans l’air. Bien entendu, ni perruques, ni poitrines laiteuses soulevées par les corsets et l’indignation. Une mère, encore une autre épouvantable mère, vient dire tout le bien qu’elle pense de ce Tartuffe, ami de la famille. Son fils, Orgon, le toujours excellent Denis Podalydès, en est quasi amoureux, sauf que l’hyppocrite tente de séduire sa propre femme, la très belle Marina Hands en Elmire sexy. Il l’ignore mais va bientôt l’apprendre…

Ivo van Hove aime le tragique dans Molière plus que son rire. C’est le dérèglement de la communauté, l’obscénité de la circulation des désirs en son sein qui le fascine. Même si la salle manifeste son plaisir face à quelques outrances comiques sauvées de l’esprit du maître, on ne s’esclaffe pas toutes les 5 minutes. C’est terriblement noir et violent. Le dévot fait penser physiquement à un trader mais mielleux, limite psychopathe. Excellent Christophe Montenez, peu connu, qui s’en sort bien au milieu de quelques monstres sacrés.

L’érotisme au théâtre, en direct, à quelques mètres, c’est quelque chose. Les scènes où Marina Hands se refuse à Tartuffe, tandis que son corps donne des signaux contradictoires de désir, sont très fortes. Ivo van Hove a pris le risque de s’aventurer dans une hypothèse masculiniste. Le “non” d’Elmire veut dire “oui”. Mais le public a intelligemment adhéré à l’audace de cette relecture brillante, admirablement servie par des acteurs qui nous ont fait oublier les anachronismes de la rime.

Très tard dans la soirée, on a cherché à parler à Berling, déjà croisé à plusieurs reprises, pour savoir ce qu’il avait pensé de ce “Tartuffe”. Il était juste un rang au dessus, son regard bleu fixant la pièce, dans une immobilité de corps, sans ciller. Mais il était en grande conversation avec Podalydès…

Sous la multitude d’ampoules de toutes les couleurs de la pinède, il était une heure du matin, tout le monde était content. Ce festival s’ouvrait en faisant sauter les bouchons pour un grand cru théâtral français et c’est très bien !

 

 
 

Pour voir la suite de la programmation, c’est ici.

On vous recommande particulièrement “Love Me” de Marina Otero, performeuse argentine dont c’est la première en Europe, “Strip” de la Montpelliéraine Julie Benegmos dont on parle beaucoup en ce moment, “L’absolu” de Boris Gibé, du cirque dans une maxi boite de conserve dans la pinède, et un peu plus tard, le “Phèdre” de Georges Lavaudant avec l’acteur qui monte Maxime Taffanel.

 

Photos “Tartuffe” ©Jan-Versweyveld. Photo “Michael Kohlhaas” @Gianmarco. Photo “Œdipe roi” @Marie Clauzade.

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