Robyn Orlin et Nadia Beugré, paire de choc à Montpellier Danse

La grande chorégraphe sud-africaine a confié la reprise d’une pièce, créée voici trente ans, à la Montpelliéraine Nadia Beugré : un solo avec des boîtes en carton inspiré de rencontres avec un SDF à New-York. Ce faisant, elles percutent magnifiquement les blocages de la société française.

L’une, Robyn Orlin, a vécu une grande partie de sa vie en Afrique du sud. Elle est fille d’une famille juive blanche qui avait fui les persécutions antisémites en Europe. “Avoir grandi dans la société d’apartheid, mais dans un milieu de gauche, m’a ouverte à beaucoup de questions qui touchent au monde entier, pas que l’Afrique”, confie cette chorégraphe. Au fil des ans, le public de Montpellier Danse a déjà pu apprécier plusieurs pièces de Robyn Orlin. Ces pièces sont furieusement décapantes, volontiers facétieuses, pour déconstruire les représentations installées des ségrégations et dominations, en partant des problématiques sud-africaines. Mais pas que.

L’autre, Nadia Beugré, venue de Côte d’Ivoire, est moins connue du public. Cela tout simplement parce qu’elle est bien plus jeune dans son parcours artistique. Mais on a aussi pu apprécier son tempérament, très, très solide, dans le cadre de Montpellier Danse. D’ailleurs sa base de vie est à Montpellier, où elle est revenue après avoir suivi la formation “e.x.er.c.e”, impulsée par Mathilde Monnier au sein du Centre chorégraphique national.

Solo new-yorkais pour SDF

Et les voilà qui font la paire. Mais quelle paire ! Robyn Orlin a déjà pas mal tourné les pages des années. Elle se soucie à présent de transmettre ses pièces à des plus jeunes. C’est comme de l’archivage vivant. Celle qu’elle vient juste de re-créer s’appelle “In a corner the sky surrenders… unplugging archival journeys… # 1 (for Nadia)”. Ce genre de titre interminable est sa marque de fabrique. Il s’agit d’un solo. Il remonte à fort longtemps : 1994. Et fort loin : New-York où elle vivait alors. Elle y avait sympathisé avec un SDF, qui s’abritait sous des cartons. Se sentant sans abri d’une autre façon, au moins artistiquement parlant, débutante et sans lieu d’accueil, elle eut l’idée d’un solo avec des grandes boîtes de carton.

Presque trente ans après, Robin a l’intuition de relancer quelque chose de nomade, en confiant son vieux solo à de nouvelles interprètes chaque fois différentes, de ville en ville d’accueil. À Montpellier, le directeur du festival, Jean-Paul Montanari, a alors la très riche idée de l’orienter vers Nadia Beugré. Formidable coïncidence : “Je la connaissais évidemment, mais j’ignorais complètement qu’elle passait la moitié de son temps à Montpellier”, s’épate la chorégraphe.

Deux activistes africaines 

Robyn Orlin, Nadia Beugré, ont été toutes deux des figures très fortes dans l’éveil d’un mouvement de danse contemporaine sur le continent africain. Mais cela dans des positions bien différentes. La première est souvent proche de l’art-performance, et se rattache plutôt à un univers mental anglo-saxon au moment de déconstruire les relations de race, ou postcoloniales. On ne s’étonnerait pas si certains esprits français réactionnaires la taxaient de wokisme. La seconde est issue de l’ère francophone d’Afrique, et on ressent qu’elle a cheminé dur, pour s’affranchir des relations postcoloniales de la France-Afrique artistique, qui ne pèsent pas rien dans la danse, y compris son esthétique (on en sait quelque chose à Montpellier).

Toutes deux insistent : la pièce qu’on a découverte mardi 21 juin au Théâtre de Grammont tient à la densité de la relation qui s’est nouée entre les deux femmes. On nous assure que Nadia Beugré a bien reconduit les actions du solo d’il y a trente ans ; foi de captation vidéo. Mais ici et aujourd’hui sur scène, elle nous l’a fait apparaître furieusement actuel. “C’est avec cette pièce que j’ai pris toute la mesure de la charge d’être interprète, toute la responsabilité que cela représente”, confie-t-elle.

En conférence de presse, on a entendu formuler des points de vue qui ont cru voir un transfert du solo dans le contexte africain. Mais Nadia Beugré dit sa lassitude à ce propos : “Je suis femme, je suis contemporaine. En me déplaçant par rapport à mon pays, j’ai pris en main mon destin. J’en ai assez d’être enfermée dans une catégorie.” Et elle précise encore : “Vous ne choisirez pas à ma place ce avec quoi je suis venue.”

Le potentiel métaphorique du carton

Sur scène, avec lenteurs et modestie des actions, Nadia Beugré fait sa vie autour et avec son habitat en carton : en fait un objet intégralement artistique, lumières et trapes incluses. Elle déploie tout ce avec quoi elle est venue, notamment des tissus, des vêtements, ses cheveux. C’est tout un précieux potentiel métaphorique, à déployer. Même joueuse, elle appelle l’attention sur leurs significations. “Si mon grand tissu semble un pagne, je peux y voir aussi les linceuls dans lesquels finissent les jeunes soldats de la guerre en Ukraine…”

Elle parle et agit par accents et points de suspension, elle interjette, décoche, râle. Ce sont des assertions, des bribes, du sous-texte, des bons mots. C’est une voyageuse des temps présents, inépuisable de curiosité, d’impertinence et de sagacité dans notre monde. Elle en fait partie, mais sait l’observer d’ailleurs. C’est ce qui décape. Chacun de ses gestes, même mineurs, résonne souverain, lourd de sens, ou au bord de l’énigme. C’est une palpitation sensible à tout instant, tout espace, effectivement éprouvés. Cela tient en haleine. C’est une gifle aux conservatismes des regards (ceux par exemple qui ne voient que de l’Afrique d’Afrique s’il y a de la peau noire).

En résonance avec Rachel Kéké

En avant de scène, un petit train électrique ne cesse d’être en partance pour toutes les pensées, qu’elle finira par déverser oralement en cascade, parfois directement politiques, sinon très personnelles, au bazar des zigzags d’une vie non statique. Des petits éléphants mécaniques téléguidés finissent de piéger l’humour grinçant d’un monde écrasé d’usages humains. On sortira de tout ça avec mille questions. Plutôt qu’une Africaine, nous aurons ressenti l’être au monde, tumultueux, perturbateur et poétique, de toutes les personnes dérangeantes, que la société dominante assigne dans les campements refoulés à ses marges.

Par association d’idées, il nous a semblé que les aventures de Nadia Beugré sur la scène artistique française, résonnaient ce soir-là avec l’installation à l’Assemblée nationale d’une femme de chambre et syndicaliste d’origine africaine comme pleine et entière représentante du peuple français ; n’en déplaise à tant d’autres qui, autour d’elles, continuent de penser (et refermer) leur pays avec les catégories intellectuelles et sensibles d’une époque remontant à De Gaulle et Jules Ferry. Comme en d’autres occasions précédentes, on aura retrouvé aussi la Robyn Orlin capable de passer au vitriol les ressorts réactionnaires de la société française. Elle n’en est pas. Elle n’en déjoue les pièges que d’autant mieux.

Samedi et dimanche 25 et 26 juin à l’Opéra-Comédie, Robyn Orlin créera une autre pièce dans le cadre de Montpellier danse. Avec huit jeunes danseurs de la célèbre compagnie sud-africaine Movin into Dance Mophatong, elle s’attachera au mouvement urbain des rickshaws zoulous. Dans les rues de Durban, ces conducteurs de pousse-pousse cherchent à attirer l’attention en se parant de costumes extraordinaires. Son titre : “we wear our wheels with pride and slap your streets with color… we said ‘bonjour’ to satan in 1820…” Plus de renseignements sur www.montpellierdanse.com

Photo Lucas Ianelli.

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